07. November 2011

Elever un garçon aujourd’hui: le nouveau défi

Turbulences sur les bancs, échecs scolaires, les garçons ont davantage de peine à s’adapter à l’école de la vie. Alors comment faire pour les aider à bien grandir, à devenir des hommes, des vrais. Mais pas des machos?

Elever un garçon
Le développement du cerveau se fait différemment d’un sexe à l’autre.

Question bête: qui sont les plus faciles à élever, les filles ou les garçons? «Les filles! Avec mes fils, il y a des remarques et des heures d’arrêt chaque semaine dans le carnet. Alors que ma fille me demande d’elle-même à aller aux devoirs surveillés pour être sûre de bien faire ses leçons!» Ce cri du coeur lâché par une mère de trois enfants à Lausanne n’est pas un constat isolé. Sans tomber dans la caricature, la plupart des spécialistes de l’enfance, médiateurs scolaires, psychologues ou simples parents, tiennent les mêmes propos: les filles seraient plus adaptables, donc plus faciles à s’insérer dans un cadre, scolaire ou autre, alors que les garçons seraient davantage dans l’agir et l’affrontement (lire ci-dessous).

Pour Marcel Rufo, pédopsychiatre à l’hôpital Sainte-Marguerite à Marseille, qui publie justement un ouvrage, Tiens bon! (Ed. Anne Carrière, 2011), l’enjeu qui entoure l’éducation des garçons est particulier: «Il reste encore de vieux sentiments qu’un garçon doit réussir une carrière alors qu’une fille doit réussir sa vie. A cause du poids que l’on met sur eux, ce «tu réussiras», les garçons s’en sortent souvent moins bien à l’école.»

Peu de recherches sur l’éducation des jeunes mâles

Non seulement les garçons seraient plus difficiles à élever que les filles. Mais leur éducation relève aujourd’hui du véritable défi. Pourquoi? Parce que s’il existe des montagnes de livres sur l’éducation des filles, peaufinés par trente ans de féminisme et de souci égalitaire, il n’existe que peu de recherches sur l’éducation des jeunes mâles. Pour les filles, les valeurs semblent toutes tracées: indépendance, égalité des sexes, pas question qu’elles se fassent marcher sur les pieds. Mais pour les garçons: faut-il leur enseigner le courage, l’esprit chevaleresque? Et surtout comment combiner testostérone et féminisme? «Est-on seulement au clair sur l’image de l’homme? Il doit être à la fois fort, doux, sexy, protecteur. Difficile à concilier», observe Judith Vuagniaux, présidente de la Fédération des associations de parents d’élèves de Suisse romande et du Tessin.

A croire qu’une nouvelle masculinité reste à inventer. Et qui commencerait, pour Michael Gurian, par la reconnaissance de la nature différente du garçon. D’après le psychothérapeute, auteur de l’essai Nos garçons. Mieux les comprendre pour mieux les élever, on a trop longtemps oublié, par égalitarisme, la spécificité de la biologie masculine.

Oui, la testostérone favorise l’agressivité et la prise de risques physiques, une activité motrice plus vigoureuse, dès le berceau. Oui, le développement du cerveau se fait différemment d’un sexe à l’autre, les connexions de l’hémisphère droit (qui gère les relations spatiales) étant plus riches chez l’homme, d’où un intérêt accru pour l’action. Mais moins d’aptitudes pour la lecture et les échanges verbaux. Des stéréotypes? Peut-être. Mais qui peuvent aider à mieux accompagner l’enfant dans son cheminement d’homme. Aux mères de ne pas trop idéaliser leur petit garçon, la fusion mère-fils faisant souvent le lit du machisme. Aux pères de ne pas se placer que sur le terrain de la compétition. De poser des règles et encourager la pratique des sports collectifs qui canalisent intelligemment l’énergie. «Un garçon a besoin de plus de discipline. Mais il faut aussi lui lire des contes de fées pour lui donner les mêmes moyens qu’aux filles», propose Marcel Rufo.


«Que les garçons continuent de courir après les filles!»

Alors, revenons au dragon et à la princesse. Laissons les chevaliers en herbe affronter les monstres imaginaires, mais proposons-leur aussi de pourfendre les tâches ménagères et la vaisselle. Et surtout, laissons-les continuer d’embêter les belles... «Que les garçons essaient de leur tirer les tresses, et qu’elles s’enfuient en criant, c’est génial! Il faut surtout que les garçons n’arrêtent pas de courir après les filles, ce serait tragique pour notre société!» rigole Marcel Rufo.

Massimo Lorenzi: "Je ne suis pas leur copain, mais leur père." (Photo: RTS/Michel Schmalz)

«Un garçon, je sais comment ça marche»

Massimo Lorenzi, rédacteur en chef des sports à la TSR, père de trois enfants, Jules, 13 ans, Noé et Milana, 10 ans.

«Comme je suis un homme, j’ai le mode d’emploi pour les garçons. Je sais un peu mieux comment ça marche! Alors que pour ma fille, c’est plus délicat, vu que je n’ai pas de référence et que je n’ai moi-même pas de soeur. Cela dit, quand je pose des limites, je leur parle à tous de la même manière, même si mes fils trouvent que je suis plus tolérant avec leur soeur qu’avec eux. Sans doute me trouvent-ils aussi trop autoritaire: je ne suis pas leur copain, mais leur père. Il faut accepter de leur déplaire. Certaines choses ne sont pas négociables, comme les heures d’écran par exemple.

Pour l’implication dans le ménage, je ne fais aucun traitement différencié. Ils mettent la table, débarrassent et se collent au rangement de leur chambre. Disons que ma femme et moi essayons de faire en sorte qu’ils tiennent compte de l’égalité des sexes, dans cette société qui reste malgré tout assez machiste. De leur inculquer le respect en général, galanterie incluse, mais aussi des valeurs comme l’honnêteté, la loyauté, la confiance, le sens de l’argent, pour qu’ils ne tombent pas dans ce délire consumériste.

Au début, je croyais que le prêche de papa suffisait. Mais je me rends compte que les enfants regardent énormément la manière dont nous nous comportons. Alors j’essaie de faire en sorte qu’il n’y ait pas trop de décalage entre ce que je dis, ce que je fais et ce que je suis. Mais l’éducation reste un vrai casse-tête!»

Martina Chyba: "Je serai toujours la mère de mon fils, mais pas sa femme de ménage!" (Photo: RTS/Louvion Jay)

«Il faut leur inventer une masculinité»

Martina Chyba, productrice et journaliste à la RTS et écrivain, mère de deux enfants, Nina, 14 ans, et Stan, 11 ans.

«Elever un garçon n’est pas plus difficile, mais c’est très différent. C’est un monde en soi et, pour une mère, c’est un monde qu’elle connaît moins. On se dit qu’on va les élever tout pareil, mais c’est impossible! Tout petit, mon fils s’extasiait devant les chantiers, les camions, et remplissait sa chambre de dinos et de cailloux. En un an, il a masculinisé sa chambre.

Les tâches ménagères? Mon mari et moi sommes très attentifs à ce qu’il y participe autant que sa soeur. Mettre les assiettes dans la machine, acheter du pain, il faut qu’il le fasse aussi. Je lui répète souvent qu’il ne sera pas un fils à maman toute sa vie, qu’il vivra peut-être seul et que donc, il faut qu’il soit autonome, à tous les niveaux. Je serai toujours sa mère, mais pas sa femme de ménage!

Oui, la tâche est ardue, il faut leur apprendre l’indépendance, en faire de bons maris, mais pas des papas poules comme dans les années 80, projection artificielle qui n’a d’ailleurs pas survécu. Et tout ça, sans en faire des êtres émasculés. Parce qu’il y a un besoin de virilité très fort, chez le garçon. En tant que mère, nous devons accepter que ça nous échappe, qu’il se roule par terre avec son père, qu’il aille au bowling ou veuille fêter son anniversaire au laser game. Il y a quelque chose de tribal chez lui que l’on ne peut pas nier. Il faut leur inventer une masculinité, avec un respect de la femme aussi.»

Héléne Bruller: "La curiosité de l'enfant est la meilleure piste éducative." (Photo: Florian Cella)

«J’essaie de leur transmettre le respect de soi, l’amour de soi»

Hélène Bruller, dessinatrice BD, mère de deux enfants, Charles, 8 1/2 ans, et Justine, 5 ½ ans.

«Guider mes enfants pour qu’ils volent un jour de leurs propres ailes, mettre tout mon coeur pour qu’ils se sentent encadrés dans cet apprentissage est l’expérience la plus belle que je vive. A partir de là, tout est facile, même les contraintes. Fille ou garçon, pour moi ce ne sont que de magnifiques différences entre deux êtres humains. Je suis persuadée que la curiosité de l’enfant est la meilleure piste éducative.

Je me montre le plus possible à l’écoute de ce que mes enfants ont envie de savoir faire par eux-mêmes et ça marche! Ils savent utiliser (sous ma surveillance) tous les appareils ménagers de la maison, s’habillent seuls, préparent leurs petits déjeuners seuls, etc. Ranger leur chambre et mettre leurs habits dans le sac à linge sale reste une tâche que je leur impose.

Pour ce qui est de l’égalité des sexes, quelle égalité y a-t-il si on apprend des choses seulement aux garçons? Les valeurs que j’essaie de leur transmettre, aux deux, sont le respect de soi, l’amour de soi. Si on s’aime et qu’on se respecte, on aime et on respecte les autres et on agira en conséquence: avec dignité, compassion et courage.»

L’école, vraiment adaptée aux garçons?

Oui, à l’école, les garçons sont plus souvent punis, plus nombreux à redoubler, plus nombreux aussi à décrocher avant la fin de la scolarité obligatoire. Surreprésentés dans les voies secondaires à options (VSO), ils seraient 62% dans les classes à effectif réduit et 68% dans les institutions spécialisées (chiffres OFS 2011). Et la disparité continue dans les hautes écoles, puisque près de 30% des femmes décrochent un diplôme contre 24% des hommes (chiffres OFS 2010). Alors, qu’est-ce qui ne va pas au pays des tableaux noirs? «Les garçons réussissent globalement moins bien leur scolarité que les filles. C’est un problème lancinant, qu’aucune réforme scolaire n’a jamais résolu», observe Pierre-André Doudin, professeur à l’Université et à la HEP de Lausanne.

Un constat partagé par Isabel Pérez, enseignante et auteure d’un ouvrage intitulé «Mon enfant réussit sa scolarité» (Ed. Favre, 2011): «Dans ma structure IPCoaching, j’ai 60% de garçons et 40% de filles qui viennent prendre des cours de soutien. Ce sont aussi les garçons qui sont le plus souvent diagnostiqués dans les troubles de dyslexie ou déficit de l’attention parce que leur comportement implique qu’on les repère plus vite.»

La faute à quoi? A la féminisation du corps enseignant? Pour Pierre-André Doudin et Isabel Pérez, il faut plutôt chercher du côté de la façon dont les troubles d’apprentissage se manifestent. Si les uns ont tendance à externaliser leurs troubles, les autres les internalisent. Autrement dit, un garçon en difficulté chahute et dérange la conduite de la classe. Alors qu’une fille en difficulté somatise et se replie sur elle-même. Les symptômes masculins étant plus visibles, l’enseignant prend plus souvent en charge l’élève turbulent pour le diriger vers les services psycho-sociaux, alors que les filles, souffrant parfois des mêmes maux, ne sont pas détectées.

Faut-il revenir à une école non mixte? «Même si les garçons sont les perdants de la mixité, je ne dis pas qu’il faut revenir à une école séparée. Mais il faut mieux inclure l’élève différent, qu’il soit garçon, étranger ou handicapé», conclut Pierre-André Doudin.

Photographe: Caroline Minjolle

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