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05. Dezember 2011

Flânerie au siècle 
des Lumières

Marcher à la manière de Rousseau: en solitaire, au lever du jour, dans les alentours du château de Prangins (VD). Voilà une balade possible en toutes saisons, entre parc et potager, qui vous fera remonter le temps.

Bernard Messerli, conservateur des jardins du château de Prangins.
Bernard Messerli, conservateur des jardins du château de Prangins.
les jardins du château de Prangins
La promenade dans les jardins du château de Prangins dure environ deux heures.

Depuis le parking au bord du lac, on aborde le château de Prangins par en dessous. Dans un ordre de subordination. Sa façade grise, derrière les remparts, surplombe un verger d’arbres libres où l’on imagine facilement une causette entre bergères, de grandes dames sous des ombrelles, les joues un peu rosies par l’air vif, et des barons, la main sous le jabot, la perruque foisonnante, discourant sur la beauté des Alpes. Des scènes bucoliques, comme on en voit sur les assiettes peintes à bord doré de grand-maman. Et qui illustrent assez bien la vie de ce château phare du XVIIIe siècle, devenu musée national en 1998.

Se promener là, dans ses alentours, c’est donc entrer de plain-pied dans le siècle des Lumières, des causeries de salon, des grandes idées, de l’esprit scientifique. Et de l’amour des arts.

Des personnages illustres 
ou anonymes

C’est aussi voir la nature d’un autre œil: on répertorie, on classe, on expérimente et on s’extasie devant l’harmonie du paysage dans un élan préromantique. En chemin, vous croiserez d’ailleurs des silhouettes. Vingt et une exactement. Comme des ombres, qui viennent éclairer la promenade solitaire. Des personnages illustres ou anonymes, en lien avec le château et la vie de ce siècle brillant. Mozart, qui passa par là en berline, au cours d’une tournée de concerts. Madame de Staël, femme de lettres, qui y séjourna avant de s’installer à deux jets de pierre, au château de Coppet. Mais encore un jardinier, une bergère, et les barons de la famille Guiguer, bien sûr, qui ont habité les lieux pendant près de quatre générations.

Silhouette didactique
En chemin, 21 silhouettes didactiques accompagent le visiteur.

Une fois passé l’esplanade des tilleuls, c’est Voltaire que l’on rencontre sur le gravier de la terrasse. Puisque le philosophe a séjourné dans le château, et rapporte qu’il n’a pas vu le jardin, pourtant grand de plus de 5000 m2! «Il adorait les topiaires, les broderies, les jardins tirés au cordeau à la française. Celui-ci n’a pas dû lui taper dans l’œil», explique Bernard Messerli, silhouette en chair et en os celle-là.

Collaborateur scientifique, conservateur et conversateur comme il aime à se présenter, Bernard Messerli enfile tablier vert et chapeau de paille pour présenter le potager aux visiteurs. Volubile, bavard, fourmillant de savoirs horticoles et historiques, il tourbillonne entre les églantiers et les choux rouges, caresse une saponaire, avant de disparaître derrière un rideau de fèves du Lötschental. Mieux que l’audio-guide (disponible à la billetterie), il explique, raconte, se penche sur une coquelourde ou une anecdote avec la même vivacité. «C’est un jardin typique du Moyen Age et de la Renaissance, avec sa symbolique chrétienne, les deux allées en croix, comme les deux fleuves du paradis qui se rejoignent dans le bassin de purification au centre.»

Véritable vitrine vivante du XVIIIe siècle, le jardin a été entièrement recréé avec des fruits et légumes anciens. Il a fallu chercher à travers encyclopédies, almanachs et gravures pour reconstituer les plantations de l’époque. En tout, une centaines d’espèces visibles, même en cette fin d’automne, réparties en quatre carrés symétriques, cerclés de buis. «Les barons résidants sont restés très sobres. C’est un vrai jardin baroque protestant, qui avait une fonction utilitaire et d’agrément.» C’est donc un peu l’assiette des Lumières que l’on découvre ici, ses habitudes alimentaires et médicinales.

A la recherche de la capucine tubéreuse

Bettes à carde
Une variété ancienne de bettes à carde.

On n’y trouvera ni tomates ni piments, inconnus en ces terres à ce moment-là. Mais des brassées d’absinthe, de rue et de calendula pour leurs vertus aromatiques et thérapeutiques. «J’aimerais mettre du maceron, un persil de Macédoine attesté du XVIIIe siècle. Et je cherche encore une capucine tubéreuse qu’ils mangeaient à l’époque», poursuit Bernard Messerli, en enjambant une planche de safran. Le jardin, même en cette saison, reste séduisant, avec ses heuchères empourprées, la rucola en fleurs, les feuilles moelleuses des molènes, que Louis-François Guiguer, le troisième baron, buvait en infusion expectorante. Plus loin, les côtes sanguines des bettes et quelques roses trémières jettent leurs derniers feux, tandis que les fenouils disparaissent sous des nuages vaporeux d’ombelles jaunes. «On laisse souvent les plantes plus longtemps, pour montrer les différents stades de leur évolution et récolter les graines.»

Tourner le dos aux oreilles flasques des choux qui attendent déjà l’hiver et remonter sur la terrasse. La flânerie des Lumières se poursuit en descendant le ravin des Morennes, sur l’aile ouest du château, où l’on croise encore une paysanne, un amateur d’art, le long des méandres bucoliques d’un ruisseau jusqu’à un étang enfoui dans la verdure. Le temps de jeter un dernier coup d’œil à la haute silhouette de Joseph Bonaparte, frère de l’autre, bref propriétaire des lieux. Après la famille Guiguer, le château a en effet passé de main en main, pensionnat, millionnaire américaine amoureuse des dahlias, abandon. Avant de renaître en musée national. Un beau recommencement.

Autor: Patricia Brambilla