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30. Mai 2011

"En matière d’écologie, la technologie ne fait pas tout"

Kees Christiaanse est l’un des architectes et urbanistes les plus productifs du moment, en Europe mais aussi en Asie. Celui qui est aussi professeur à Zurich, nous parle de sa vision de la ville du futur.

Kees Christiaanse
Kees Christiaanse travaille entre l’Asie et l’Europe.

Toujours plus de gens vivent et vivront à l’avenir dans les villes. Comment devrait-on construire afin qu’elles deviennent plus écologiques?

La situation est très différente suivant que l’on se trouve en Afrique, en Asie du Sud-Est ou en Suisse. En Europe de l’Ouest, on remodèle les villes, on ne les agrandit pas. C’est un développement très positif: on reconvertit d’anciens bâtiments pour de nouveaux usages. Ainsi la ville devient plus compacte. Si l’on regarde la ville de Zurich, on constate que l’on n’a pas presque pas créé de nouvelles zones. Autrement dit, tout le développement urbain a lieu sur des zones déjà existantes. On ne convertit pas de terrains agricoles en terrains constructibles. On assiste donc à un développement rendant les villes durables.

Et ailleurs dans le monde?

En Europe de l’Est, en Asie, en Afrique, on a besoin de nouveaux bâtiments et on ne peut les réaliser sur des zones existantes. On doit agrandir les villes. Cela va très vite, comme en Chine. Et les principes du développement urbain sont provisoirement laissés de côté pour répondre à la demande. A titre de comparaison, l’Europe est formée d’environ 500 villes, entre 100 000 et un million d’habitants, situées à environ 100 kilomètres les unes des autres. Cela forme un réseau de cités de taille moyenne. Il fonctionne bien et permet un mode de vie durable. En Asie, 400 kilomètres en moyenne séparent les villes des unes des autres et elles comptent entre un et 10 millions d’habitants.

A la base, la situation est clairement plus optimale en Europe…

En Asie, on construit en raison de la croissance démographique. En Europe, la population et l’économie sont plus ou moins stables. Cela signifie que nous sommes dans une situation initiale bien plus profitable, qui permet une meilleure qualité de vie. Nous n’avons pas à en être fiers. Cela s’explique par l’histoire. Mais nous devons nous préoccuper de la situation des pays émergents. Cela influencera aussi notre environnement si le développement urbanistique de ces pays se passe mal.

«Les métropoles portent une grande responsabilité dans le réchauffement climatique et pourtant elles ne font rien», déplorait en 2010 Nobua Tanaka, directeur de l’Agence internationale de l’énergie. Qu’en pensez-vous?

Il est vrai que la ville est l’un des plus gros émetteurs de CO2 et de gaz carburants. Cela signifie que là aussi il y a un gros effort à faire pour diminuer les émissions. Il est aujourd’hui toujours davantage possible de construire des bâtiments non polluants. Sur le plan de l’investissement, c’est encore en partie trop coûteux. On se trouve actuellement dans une phase de transition et je m’attends à ce que dans les dix prochaines années, on fasse d’énormes progrès pour construire des bâtiments plus ou moins non polluants.

Concrètement, peut–on imaginer une ville composée de bâtiments qui ne dépendent plus des énergies fossiles?

Nous travaillons principalement avec le concept «sans émissions polluantes» et non avec celui «d’économie d’énergie». Dans le domaine de la construction, l’utilisation d’énergies vertes est plus importante que l’idée d’économie. Si on transforme l’énergie solaire, hydraulique et éolienne en courant, on a de l’énergie propre et on en a autant qu’on veut. Si l’on veille à ce que les bâtiments ne produisent pas de gaz polluants, ça améliore considérablement l’environnement. C’est une condition que nous pouvons réaliser dans les zones bien loties ici autour de Zurich, mais dans les pays comme l’Inde ou en Afrique c’est impossible, pour le moment. C’est évidemment le gros problème.

Plus précisément?

Le gros problème, ça n’est pas que nous ne sommes pas capables de développer une technologie qui fonctionne mais c’est de la rendre financièrement abordable et de l’implanter à grande échelle. En anticipant la production croissante d’émissions dans les pays émergents.

Votre bureau est responsable du plan de développement urbanistique de la HafenCity à Hambourg et celui de l’Europaallee à Zurich. Dans quelle mesure ces projets sont-ils écologiques?

Ils ont toujours une composante de développement durable. HafenCity a même sa propre législation à laquelle les bâtiments doivent répondre pour être agréés. Cela signifie qu’ils sont équipés des nouvelles technologies disponibles sur le marché. Cela est aussi valable pour Europaallee, un projet immobilier des CFF réalisé en collaboration avec la ville et des investisseurs. Les futures constructions répondent au standard Minergie. Enfin, les deux projets mêlent étroitement habitat, places de travail, services. Le rez-de-chaussée des bâtiments est destiné à divers services, restaurants afin d’en faire un quartier vivant.

Vous êtes favorable à des villes plus compactes. Qu’entendezvous par là?

Les villes plus compactes ne font pas tout. Mais on voit qu’en Europe, le travail, les loisirs, la production se flexibilisent. Les gens travaillent en partie à la maison. Ils n’ont plus le même job durant vingt ans, etc. Ce nouveau style de vie exige un mélange et une densification de l’offre et de nouveaux services, comme des accueils de jour pour les enfants, des heures d’ouverture prolongées pour les commerces… Et l’on aimerait avoir ces services à proximité, faire des trajets plus courts, et ne pas devoir penduler ça et là durant une heure. Du coup, ce changement engendre une revitalisation des centres et a pour conséquence que la ville devient plus dense. Ce qui est une très bonne chose.

Est-ce qu’à l’avenir il sera nécessaire de construire en hauteur en Europe afin de gagner en place et en densité?

Non. On peut si l’on veut. Il y a des villes avec des tours comme Francfort ou Rotterdam. Londres, Paris en comptent quelques unes. Mais ça n’est pas nécessaire.

Parce qu’on dispose d’assez d’espace?

Oui et qu’il y a assez de surfaces qui peuvent être reconverties pour construire de façon compacte. Dommage! Nous avons bâti des gratte-ciels à Rotterdam mais c’est une question de culture. Là, on a un très beau fleuve et un port. Naturellement, depuis les appartements situés dans les tours, on a une vue magnifique! Mais pour la durabilité de la ville, ça n’est pas indispensable.

Construire high-tech sur le plan écologique plutôt que de rénover de vieilles bâtisses et les mettre aux normes, ne serait-ce pas plus rationnel?

Non. La démolition est coûteuse pour l’environnement. Les transformations, les reconversions sont de toute façon plus durables sur le plan écologique.

A Abou Dabi, dans le désert, on construit une écoville, Masdar, qui doit fonctionner sans pétrole. Ses sources d’énergie seraient le vent et le soleil. Vous y croyez?

On ne peut voir Masdar que comme un laboratoire. On y réalise des essais technologiques et des constructions avant-gardistes qu’aucune ville ne peut se payer.

Pourquoi n’est-ce pas une alternative réaliste?

Premièrement, parce que cette ville est sponsorisée par un cheik à coup de milliards. Dans des conditions normales, cela ne se produit pas. Deuxièmement, Masdar est une sorte de périphérique: elle fonctionne certes du point de vue de la technologie durable mais pour ce qui est de l’offre en routes, en biens de consommation, en nourriture, elle n’est pas indépendante. Et dans une ville du désert, tout est importé par avion. Ce qui n’est absolument pas durable.

Et les habitants, pourront–ils y vivre de façon écolo?

Justement pas. Il y aura certainement des habitants qui mangeront des légumes importés de Thaïlande et qui s’envoleront trois fois par année en direction des Etats-Unis. Le développement durable ne se fait pas seulement grâce aux constructions. Un comportement adéquat produit au moins autant de durabilité que la technologie.

Si vous pouviez construire votre écoville idéale, à quoi ressemblerait- elle?

J’ai de la peine à croire aux écovilles, comme Masdar et celles que je connais en Chine, car on voit que ça ne fonctionne pas du point de vue de l’intégration à l’environnement existant, du comportement de la population et des politiques. Ma cité idéale est une ville comme Zurich où l’on continue de développer et d’améliorer une qualité de vie déjà optimale, grâce à des transformations et des reconversions. Un procédé que l’on vend ensuite comme exemple aux autres pays afin qu’ils nous suivent.

Autor: Céline Fontannaz

Fotograf: Gerry Nitsch